Archives de catégorie : philosophie

Spécisme

Il y aurait beaucoup à dire sur le spécisme, défini dans Wikipedia comme “une forme de discrimination concernant l’espèce, mise en parallèle avec toutes les formes de domination d’un groupe sur un autre comme le racisme (discrimination concernant la race) ou le sexisme (discrimination concernant le sexe)”.

Le terme a été popularisé par le philosophe Peter Singer dans son livre La libération animale.

Les fondements du spécisme sont encore l’idéologie judéo-chrétienne : l’homme est le sommet de la Création selon La Genèse 1:26 : ” Et Dieu dit:
—Faisons les hommes pour qu’ils soient notre image, ceux qui nous ressemblent. Qu’ils dominent sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les bestiaux sur toute la terre et sur tous les reptiles et les insectes.” (traduction la Bible du Semeur).

Dans ce court texte d’une importance cruciale, nous avons le fondement de la mentalité des Occidentaux : l’homme (ie l’espèce humaine) a été créé à l’image de Dieu. Si tout a été créé selon ce mythe fondateur de la civilisation occidentale, seule l’espèce humaine a été créée à l’image de Dieu. Elle jouirait donc d’un privilège extraordinaire qui se traduirait par une mission fondamentale : dominer les autres créatures.

Or dominer signifie exploiter selon les besoins de l’homme.

Comparé au mythe biblique, le mythe de Protagoras exposé par Platon est plus humaniste. Il souligne la faiblesse intrinsèque de l’homme qui a dû inventer la technique pour suppléer aux défauts de la nature.

L’antispécisme est accusé d’antihumanisme par ses détracteurs : de fait, si l’on considère l’homme comme une espèce animale parmi les autres, on le désacralise, on lui fait perdre sa position d’exception. C’est comme si on portait atteinte à la dignité humaine.

Le Travail

Notre civilisation repose sur une véritable religion du travail. Le mot “religion”, selon une certaine étymologie proposée par Cicéron, viendrait du latin religare qui signifierait relier, attacher, lier. Le lien serait à deux dimensions : vertical (entre les hommes et les divinités) et horizontal (les hommes entre eux). Pour nous autres, la référence serait la Bible : “tu travailleras à la sueur de ton front” (Genèse 3:17) et “que celui qui ne travaille pas ne mange pas non plus” (Saint-Paul, 2 Thessaloniciens 3:10), mais que dire des Chinois ou des Indiens dont la culture ne repose pas sur la Bible ?

Pour nous autres occidentaux, il semblerait que le travail n’existât que pour sanctifier notre vie dans la peine et dans l’effort. Selon Max Weber, dans son étude célèbre sur L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, “la répugnance au travail est le symptôme d’une absence de la grâce”. Le travail n’existerait que pour rembourser la dette infinie que nous avons contractée envers Dieu.

Mais c’est là une interprétation erronée des Écritures. Ce qui sanctifie c’est l’œuvre et non le travail.

Le travail est une malédiction, la conséquence directe du péché originel. C’est le repos (le fameux Shabbat) qui est sanctifié. “2Dieu acheva au septième jour son œuvre, qu’il avait faite: et il se reposa au septième jour de toute son œuvre, qu’il avait faite. 3Dieu bénit le septième jour, et il le sanctifia, parce qu’en ce jour il se reposa de toute son œuvre qu’il avait créée en la faisant.” (Genèse, 2:2-3, traduction Louis Segond)

L’idéal biblique pour l’homme est celui de gardien, de surveillant ou pasteur : “15L’Éternel Dieu prit l’homme, et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et pour le garder.” (Genèse 2:15, trad. Segond)

Travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive est donc contraire à l’idéal biblique. Notre civilisation a donc perverti cet idéal en faisant du travail une religion du sacrifice, un rite sacrificiel, une forme de rédemption, comme si l’homme devait son salut à son mérite et non à la Grâce. Plutôt mourir au travail que de ne pas travailler : les cas de suicides dans les entreprises (Cf. cet article du Monde pour les SSII) montre jusqu’où va l’absurdité de cette logique.

Dans nos sociétés libérales où le travail est devenu un nouveau dieu, nouveau Moloch, on (le fameux “On” de Heidegger) essaie de culpabiliser les chômeurs, les malades, de stigmatiser les uns  comme “paresseux”, les autres comme simulateurs …

Les premiers européens qui rencontrèrent les Indiens d’Amérique furent scandalisés par ce qu’ils appelaient leur “paresse” et se mirent aussitôt à vouloir les faire travailler avec les conséquences que l’on sait …

Dans les sociétés dites premières, le temps de travail est strictement limité à la reproduction de la force de travail.

Dans nos sociétés modernes le travail est aliéné, c’est-à-dire que l’individu ne travaille plus pour lui-même, mais pour autrui, pour un autre (alienus).

Cette aliénation du travail n’est rendu possible selon Pierre Clastres (La société contre l’État, p. 169) que par l’instauration de relations de pouvoir dans la société, que par la division de la société entre dominants et dominés.

Le travail salarié n’est que la reconduction de l’esclavage ou du servage sous une autre forme.

Dans nos sociétés, les maîtres capitalistes ne travaillent pas : ils ont des activités, ils s’occupent.

En cela, nous sommes aussi les héritiers des cultures grecques et romaines.

Hannah Arendt montre bien dans Condition de l’homme moderne (p.124) que ces civilisations disposaient de deux mots différents qui renvoyaient à deux activités sociales différentes là où en français il ne subsiste qu’un seul mot : ponein et ergazesthai, laborare et operare. Les premiers désignaient les activités pénibles causant de la souffrance et généralement réservées aux esclaves comme les travaux des champs, l’exploitation des mines, alors que les seconds désignaient le travail des artisans. D’ailleurs dans le texte précité de Saint-Paul, c’est le mot ergazesthai qui est employé.

Il faut se libérer du travail et non se libérer par le travail : la société de demain sera une société d’artistes/artisans qui feront des œuvres et qui ne travailleront plus.

L’idée de nature

On ne peut comprendre l’homme occidental sans comprendre son rapport à la Nature.

L’homme occidental, avec Galilée, a dépouillé la Nature de toutes ses qualités occultes, pour en faire un matériau brut, soumis à des lois mathématiques, et exploitable à volonté.

Par là, il ne faut qu’obéir à l’impératif catégorique de La Bible : “Soyez féconds, multipliez vous , remplissez la terre et assujettissez là” (Genèse, 1,28).

Selon le théologien catholique allemand Eugène Drewermann, partisan de l’écologie profonde, il faut voir dans cet impératif biblique la cause du pillage de la Nature.

Le site SOS-Planète liste les ressources non renouvelables qui sont en train de disparaître du fait de l’activité humaine.

Descartes n’a rien inventé ! Il ne fait que développer le dualisme fondateur de notre civilisation, avec des conséquences que les plus perspicaces de ces contemporains virent immédiatement : si les animaux n’ont pas d’âme, il se pourrait aussi que l’âme humaine fût matérielle, ce qui donna la thèse des Hommes-Machines de La Mettrie.

La Nature des Occidentaux n’est pas une nature magique : c’est juste un ensemble de ressources destinées à être exploitées.

Nous manquons de respect envers la Nature parce qu’elle n’est plus sacrée pour nous.

La pensée occidentale, lorsqu’elle pense le divin, pose son absolue transcendance. Toute pensée de l’immanence du Divin, lui apparaît suspecte d’animisme ou de mysticisme, incompatible avec le rationalisme. C’est pourquoi le philosophe Spinoza est apparu si éminemment hérétique.

L’Occident

“Qu’est-ce qu’être occidental ?” demande Levinas dans Difficile liberté (p. 73 de l’édition de poche) en faisant un compte-rendu d’un recueil d’articles de Léon Brunschvicg publiés avant-guerre.
L’article a été publié pour la première fois en 1951 dans le numéro 17 de la revue Évidences.
La question n’a pas perdu de sa pertinence à l’heure de la mondialisation.
Mais pour répondre à la question posée, il aurait fallu définir d’abord l’Occident.
L’Occident est-il un concept ? Une idée ? Une réalité géo-politique ? Une aire socio-culturelle ? C’est tout cela à la fois, tant le terme est polysémique et polémique.
En effet, on ne peut définir l’Occident en tant que concept sans définir son Autre, ce qui n’est pas l’Occident, ce qu’il n’est pas.

Appelons l’Autre de l’Occident l’Orient et notons que cette manière binaire de poser les problèmes et de définir les concepts est déjà un héritage culturel caractéristique de l’Occident.

En effet, on pourrait utiliser le tétralemme de Nagarjuna pour poser le problème : cela donnerait quatre questions.

  • qu’est-ce que l’Occident ? (x)
  • qu’est-ce qui n’est pas l’Occident ? (~x – le ‘~’ est le symbole de la négation en logique)
  • qu’est que l’Occident et le non-Occident ? (x ^~x – ‘^’ symbole du ‘et’ logique)
  • qu’est-ce qui n’est ni l’Occident, ni le non-Occident ?

Pour simplifier les choses, contentons nous de définir l’Occident et le non-Occident en tant qu’aire culturelle. La culture, c’est ce qui impose une manière d’être, de penser, de percevoir la réalité aux membres qui la composent.

La culture occidentale s’appuie sur la civilisation grecque et sur la Bible.

Des philosophes grecs, nous avons reçu l’individualisme (“Ose penser par toi-même” disait Kant qui résume ainsi l’individualisme), le rationalisme (seul ce qui est établi de manière démonstrativement certaine est indubitable. Le reste tombe sous le coup du doute. Il ne faut donc pas se fier à ce que nos sens perçoivent. Cela a permis le progrès des sciences); la connaissance désintéressée, savoir pour assouvir le seul désir de savoir. Par contraste, les chinois ont inventé la poudre à canon, mais dans le cadre de recherches taoïstes sur l’immortalité.

De la Bible, nous avons hérité l’universalisme – donc la tendance à l’hégémonie – et la méfiance envers la culture de l’autre considérée comme satanique, ainsi qu’une téléologie de l’Histoire.

De par ces composantes culturelles, nous pouvons affirmer que la construction d’un monde multipolaire relève du vœux pieux, à moins que l’un des piliers de la civilisation occidentale ne soit détruit, à savoir le christianisme.

Vers une société totalitaire ?

L’idéologie libérale semble produire son contraire, à savoir la société totalitaire. Comment expliquer ce paradoxe ?

Le totalitarisme n’est pas la dictature comme on peut le croire habituellement. Ce n’est pas un régime politique, mais une forme de société, parfaitement compatible avec des institutions démocratiques représentatives.

C’est une forme de société où les différentes sphères de la vie sociale sont reliées les unes aux autres, où domine une idéologie unique qui s’impose insinueusement à toute conscience qui perd de sa capacité critique.

Il manque dans la société totalitaire un principe de coupure ou de séparation.

C’est une métamorphose de la société où le politique cesse d’avoir une existence séparée.

Avec le libéralisme, c’est l’idée que le marché doit primer sur tout, y compris l’État, dont le rôle est de veiller à maintenir l’économie de marché au moyen de la “violence légitime” selon les mots de Max Weber pour définir l’État.

Les défenseurs du libéralisme sont déjà des nantis ou des héritiers ou des arrivistes,  qui espèrent avoir ou croître leur patrimoine. En cas de pertes massives – comme dans la crise financière actuelle – ils font appel à l’aide publique; ils redécouvrent les vertus de la puissance publique, mais là où il y a un jeu de dupes, c’est que les plans de relance seront financés par l’impôt …

Il n’y a pas d’argent pour sauver la sécurité sociale, ou pour les hôpitaux, ou pour les universités, mais il y en a pour les banques !

C’est Mammon le Dieu de ce monde !

Le sujet

Le sujet, c’est l’être humain conscient de sa valeur absolue en tant que personne. La notion de sujet implique la reconnaissance de soi comme valeur inaliénable.

C’est cette reconnaissance qui permet au sujet d’échapper à sa marchandisation, à son devenir-chose ou objet.

Le sujet n’est pas l’individu anonyme perdu dans la masse.

De nos jours, on n’emploie plus le mot personne : le structuralisme est passé par là.

Le mot sujet montre qu’il y a une dimension d’aliénation et d’asservissement à la société : ici, ce sont les conséquences du freudisme et de son concept d’inconscient.

Se pose alors pour le sujet la question de sa liberté psychologique : celle-ci est restreinte, car le seul fait d’être conscient n’est plus suffisant pour fonder la liberté.

Certes la conscience apparaît comme la condition nécessaire de la liberté.

Toutefois, certains en viennent à regretter l’innocence du monde animal, car ils ne veulent pas assumer la responsabilité inhérente à la liberté humaine.

On trouve déjà chez Rousseau l’expression de cette nostalgie : “Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugements,  il est clair que si nous n’avions jamais besoin de juger, nous n’aurions nul besoin d’apprendre; […] nous serions plus heureux de notre ignorance que nous pouvons l’être de notre savoir.” Émile, ou de l’Éducation.

C’est dire le degré de confusion de notre époque.

Les crises d’un point de vue philosophique

Grâce au cache de Google®, j’ai pu récupérer cet article de novembre 2008 qui examine rapidement quelques pistes de réflexion sur la crise d’un point de vue philosophique.
J’ai réécrit quelques passages et amélioré la mise en forme.

Une crise en général, qu’est-ce que c’est ?
La question mérite d’être posée, car selon A. Comte, le philosophe est le “spécialiste des généralités”.
Étymologiquement, le mot crise, comme le mot critique dérive du verbe grec krinein, qui signifie d’abord : (1) trier, séparer, comme par exemple trier le bon grain de l’ivraie ou enlever la barbe des épis de maïs.
D’où aussi le sens dérivé de (2) : choisir, préférer, décider, trancher.
De manière générale, la crise est un jugement, mais un jugement particulier, car il s’agit d’un jugement existentiel.
L’expression mérite une explication, car le mot jugement renvoie à l’activité de la pensée : « penser, c’est juger » disait le philosophe Alain, et l’existence est une modalité de la vie.
L’expression apparaît donc comme un oxymore, ou une contradiction dans les termes, car le vie et la pensée apparaissent a priori séparées, voire opposées : celui qui pense semble ne pas vivre et celui qui vit semble ne pas avoir le temps de penser.
Mais séparer la vie de la pensée, c’est détruire l’être de l’homme et faire de lui un simple animal que l’on peut alors exploiter sans plus de scrupules.
Ce sont la pensée et la conscience morale qui font la dignité de l’homme, en faisant de lui ce vivant particulier, cet animal qui pense.
Que nous apprend alors la pensée sur une crise ?

1) Que les crises sont nécessaires.
La nécessité, c’est ce qui ne peut pas être autrement qu’il est selon les définitions de la logique modale dégagées en premier lieu par Aristote. Mais ce qui est (l’étant, to on) est-il nécessaire ou contingent ? Nous laisserons de côté cette question propre à l’ontologie. Peut-être que la nécessité n’existe que dans les démonstrations mathématiques et non dans les choses ? Mais les lois de la physique impose aussi une nécessité dans les choses …
Quand on dit que les crises sont nécessaires, on dit qu’elles doivent arriver ou qu’il est impossible qu’elles n’arrivent pas.
Les crises sont par exemple nécessaires en sciences, car elles sont la condition du progrès des sciences.
Pas de progrès sans révolutions scientifiques, comme l’a montré Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques. Il y a alors changement de paradigme.
Les crises sont aussi nécessaires dans le développement des individus : on parle à juste titre de nos jours de la crise de l’adolescence.
Cette dernière crise, les sociétés de l’antiquité ne la connaissait pas, car dès la puberté, les individus devenaient des adultes avec ce que cela implique de responsabilité.
L’adolescence est un temps inventé par nos sociétés modernes pour dire que l’on n’est plus un enfant mais pas encore un adulte.
Qu’est-ce qu’un adulte ? C’est quelqu’un qui assume la responsabilité de ses actes, qui est autonome psychologiquement.
Pour des sociologues américains, avec la société de consommation, certains individus ne seront jamais psychologiquement des adultes, car dépendants toujours des nouveaux produits (article ici).
On s’achemine vers une “société d’adolescents” selon certains psychosociologues.
L’adolescence n’a rien à voir avec un temps d’une durée définie ou déterminée : la preuve, c’est que des psychanalystes (Tony Anatrella d’après Wikipedia) ou des sociologues ont inventé le terme d’adulescence pour décrire une adolescence qui n’en finit pas.
L’adulescence est illustrée par le film Tanguy.
L’adolescence est un moment paradoxal propre à l’être humain : il est à la fois pubère, c’est-à-dire capable de se reproduire et sa croissance osseuse n’est pas terminée. Il partage ces traits avec certaines espèces d’insectes et d’amphibiens, dont le plus fameux est l’axolotl.
Les travaux de Stephen J. Gould et de Konrad Lorenz montrent qu’il faut rattacher ces traits à la néoténie de l’être humain, ce qui contribue à le différencier encore plus des grands singes.
Selon l’article de wikipedia en anglais, les traits néotènes expliqueraient pourquoi les jeunes femmes sont plus sexuellement attirantes pour les hommes (cliquez ici pour lire l’article). Il n’y a là nulle perversion, mais simplement un mécanisme adaptatif de la sélection naturelle pour permettre la transmission de la connaissance symbolique qui humanise.
Cet avantage adaptatif a permis à notre espèce de devenir l’espèce dominante en un peu moins de 5 millions d’années. On ne connaît pas de meilleure succes strory du point de vue de l’évolution.
Qui dit crise dit donc séparation.

2) Que les crises sont douloureuses, voire mortelles pour qui n’y est pas préparé. Elle prend alors une valeur traumatique

Une crise peut-être douloureuse si la séparation est mal vécue.
La crise peut alors s’imposer aux consciences comme une épreuve imposée de l’extérieur.
La crise apparaît alors comme un destin, voire un fatum donc l’issue peut être mortelle.
D’ailleurs dans le vocabulaire hippocratique, la crise désigne l’apex (le sommet) de la maladie, moment où le sujet peut guérir, ou trépasser.
On retrouve encore là l’idée de choix décisif et irréversible : on ne peut plus revenir en arrière.

On ne peut plus défaire ce qui a été fait.
D’où encore l’idée de destin illustré par les trois Parques.
Une crise sépare deux moments du temps : un avant et un après.
L’idée de crise implique une discontinuité, une rupture.
A la sortie de la crise, les personnes ne sont plus les mêmes : elles ont été changées.

3) Que les crises sont dépassables, sont surmontables, si le désir de vivre est le plus fort.

Il faut pour cela y faire face, sans faire l’autruche, se remettre en question, voir pourquoi on a fait fausse route, dans quelles impasses on s’était engagé.

Il s’agit alors d’une opportunité sérieuse de changer le sens de notre existence.

Le sujet contemporain est-il postmoderne ?

Le mot vient de l’art contemporain.

Selon Wikipedia, il désigne un mouvement artistique initié et théorisé par Charles Jencks en 1975, qui voulut rompre avec le courant moderniste en architecture et en urbanisme.

Le mot fut utilisé pour la première fois en philosophie par Jean-François Lyotard dans La condition postmoderne, publié en 1979 aux Éditions de minuit.

En philosophie, la modernité commence avec Descartes et le Cogito, comme fondement de la certitude absolue.

La philosophie de Descartes prend acte de la transformation de la vision géocentrique du monde grâce aux découvertes astronomiques de Galilée. Ce fut certainement pour les intellectuels de cette époque une crise aussi profonde que celle que nous traversons aujourd’hui.

Descartes affirme la puissance de la Raison et sa capacité à nous rendre maître de nous-mêmes et de la nature. Il renoue avec le naturalisme antique en rompant avec la philosophie chrétienne occidentale pour qui l’ordre de la grâce était supérieur à l’ordre de la raison. En effet, de par le péché originel, la Raison seule est incapable d’assurer à l’homme son salut et de nous faire accéder aux vérités surnaturelles. Il y a une infériorité de la Raison pour la philosophie chrétienne, tant sur le plan moral que sur le plan épistémologique.

La remise en question du plan épistémologique jeta des doutes sur le plan moral, ce qui permit l’autonomisation de la Raison, fondement de la vie moderne.

Chez Descartes, la fin de la vie morale n’est plus le salut, mais le bonheur (qu’il nomme contentement dans le Discours de la méthode).

Dans la philosophie postmoderne, c’est le fondement subjectif et rationnel lui-même qui est ébranlé : il n’y a pas de sujet-substance, fondement de l’identité ou de l’être, et la Raison ne fixe plus aucune fin éthique : elle peut même se réduire à être un simple instrument au service du Mal (Cf. Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz).

Le sujet postmoderne n’est plus source et principe de son existence, mais est assujetti à des discours et pratiques sociales qui le définissent : d’où le recours massif au concept d’inconscient freudien dans la philosophie postmoderne.

Il n’est pas constituant, mais constitué.

La philosophie postmoderne remet en question le rationalisme sous toutes ses formes, ainsi que l’humanisme qui en est la conséquence.

C’est l’une des faiblesses de cette philosophie sur le plan moral et politique, comme le souligne Christopher Butler dans “Postmodernism, a very short introduction”.

La philosophie postmoderne apparaît comme une version contemporaine du scepticisme antique.

Le néolibéralisme

Il est hors de question dans un article de blog de donner tous les fondements du néolibéralisme.

Des ouvrages entiers sont consacrés à cette question. Je renvoie aux travaux synthétiques de Pierre Manent, particulièrement éclairants, ou encore au dernier opus de Christian Laval, L’Homme économique, essai sur les racines du néolibéralisme.

Pour ce qui est des articles en ligne, celui-ci de Pierre Bourdieu est remarquable dans sa visée synthétique.

Le libéralisme économique est né des travaux d’Adam Smith, qui était un disciple de Hume.

Le projet philosophique de Hume était d’appliquer la physique de Newton au domaine de l’esprit. Nos idées sont soumises aux lois de l’association comme les corps célestes sont soumis aux lois de la gravitation.

Qu’il y ait des lois invisibles qui gouvernent les réalités, telle était la conviction de ces hommes.

Smith appliqua ces convictions au domaine de la création des richesses et fonda la science économique : il découvrit qu’il y avait “une main invisible” qui dirigeait les échanges économiques. Cette main invisible est un autre nom pour la Providence divine.

L’histoire a montré les limites de ce libéralisme économique qui conduit à la concentration des richesses dans les mains de quelques uns et à l’exploitation des autres.

Cela a conduit à la pensée socialiste et communiste comme remèdes collectifs aux maux du libéralisme économique, mais l’effondrement du bloc soviétique dans les années 1990 a conduit les libéraux à affirmer qu’il n’y avait pas de meilleur régime économique que l’économie de marché et de régime politique que la démocratie parlementaire …

Ces deux convictions forment la base du néolibéralisme.

Pour les néolibéraux, rien n’échappe à l’économie de marché : tout peut s’acheter et se vendre.

Tout peut devenir une marchandise : la connaissance, la santé, l’éducation, l’air que nous respirons, la vie …

C’est cette hégémonie du marché qui menace nos libertés individuelles : c’est le triomphe de l’objet.

Si les objets règnent en maîtres dans nos vies, alors les relations humaines sont conçues, vécues sur ce mode. Les gens sont comme des objets que l’on consomme ou que l’on jette selon le plaisir ou déplaisir qu’ils nous ont procuré.

Il n’y a plus aucune considération morale dans le rapport à autrui, à l’exception des milieux religieux…

C’est en ce sens que le néolibéralisme a des incidences sur la subjectivité postmoderne…

La fin du patriarcat

La fin du patriarcat et le triomphe du néolibéralisme sont les deux événements fondateurs de la subjectivité postmoderne.

Le patriarcat aurait commencé au néolithique selon la romancière et essayiste paléontologue Françoise d’Eaubonne et se serait achevé à la Révolution française.

“En coupant la tête à Louis XVI, on a coupé la tête à tous les pères” disait Balzac.

Pour les théoriciens du droit divin, le Roi tenait son autorité de Dieu. Ces théoriciens s’appuyaient sur une citation de Saint-Paul : “tout pouvoir vient de Dieu” (Epître aux Romains 13,1 et suivants).

La Révolution française a jeté à bas l’autorité du Roi, et depuis lors les Français auraient tendance à vivre dans la culpabilité de ce meurtre (d’où l’expression de République monarchique pour qualifier le régime présidentiel de la Ve République)  et la tendance à le répéter, tendance qui montrerait que nous avons affaire là au réel de la condition historique…

La fin du patriarcat, ajoutée à l’allongement de la durée de la vie (l’espérance de vie des hommes est passé de 43 ans en 1900 en France à 79 ans en 2000) provoque des troubles identitaires chez les garçons et rend pour eux l’adolescence interminable, ce qui peut amener à des incidences pénales, dans une société comme la société française où 25% des détenus sont considérés comme des délinquants sexuels.

La nature ne peut répondre à cette question : qu’est-ce qu’être adulte ? Pas plus qu’elle ne peut répondre à la question : qu’est-ce qu’être humain ? Les déterminations naturelles ne s’appliquent pas entièrement à l’espèce humaine comme le montre la variabilité des us et coutumes à la surface de la planète. En effet, est naturel ce qui se répète partout à l’identique (définition aristotélicienne)

La question semble moins se poser pour la femme qui considère qu’elle est devenue adulte lorsqu’elle est devenue mère… D’où les problèmes qui apparaissent quand la maternité n’est pas assumée, comme dans les dénis de grossesse …

Les féministes, en dénonçant dans le patriarcat la forme de l’oppression sociale des femmes et en rêvant d’un Âge d’or préhistorique où les sociétés humaines étaient matriarcales, c’est-à-dire dominées par les femmes, ont contribué à la fragilité identitaire des hommes contemporains…

Selon elles, les preuves archéologiques du matriarcat primitif seraient ce qu’on a appelé par dérision les Vénus, c’est-à-dire des statuettes de femmes aux formes callipyges…

Les féministes les plus radicales voudraient mettre fin aux restes du système patriarcal et rétablir le matriarcat primitif, ce qui amènerait la fin des guerres, des violences, qui dans leur raisonnement reposerait ultimement sur le désir d’appropriation des femmes par les hommes. L’origine de la propriété privée, pour parodier Rousseau, serait l’appropriation des femmes…

Admettons leurs raisonnements : si nous les suivons jusqu’au bout, une nouvelle forme d’oppression apparaîtrait : celles des hommes par les femmes !

En effet, il est impossible de rendre égaux (autrement que l’égalité formelle du droit) des êtres qui sont anatomiquement différents.

La différence anatomique est telle qu’elle donne un avantage réel aux femmes dans le rapport à la jouissance : c’est ce que montre Lacan dans le séminaire “Encore”.

Ce secret, les femmes ne veulent surtout pas le divulguer : le mythe de Tirésias montre ce qu’il en coûte de dévoiler le secret des femmes dans le rapport à la jouissance.

Cette jouissance supplémentaire qui fait que la femme “n’est pas toute phallique” constitue une vraie menace pour toute société humaine…

Un exemple emprunté à la mythologie grecque nous permettra d’illustrer ce “pastoute” : il s’agit du désir d’inceste de Jocaste pour son fils Œdipe … N’est-ce pas Jocaste qui désire un fils malgré l’oracle ? N’est-ce pas Jocaste qui le fait exposer au lieu de le mettre à mort ? Ne le reconnaît-elle pas la première et malgré cela engendre avec lui … ?

Cet aspect du mythe est généralement occulté, tant l’inceste fait horreur…

Comment une société matriarcale gérerait l’interdiction de l’inceste au fondement des sociétés selon Lévi-Strauss ?

Le matriarcat est loin d’être la panacée à tous nos maux sociaux. Robert Graves, dans son introduction aux mythes grecs, montre la violence du matriarcat, qui repose souvent sur des sacrifices humains.

Lacan montre (dans l’article de 1938 pour l’Encyclopédie française) que le lien fusionnel à la mère produit des fantasmes de démembrement ou bien des fantasmes d’ensevelissement, que si le signifiant phallique ne vient pas ébarber ce lien, alors le fantasme est agi dans la psychose (pas de castration symbolique qui met en place le désir).

Peut-on vivre sous la Loi de la Mère ? Faut-il réinventer du lien social sans retomber dans les excès du patriarcat ? N’y a-t-il de civilisation que patriarcale ? Tels sont les enjeux de la clinique contemporaine …

La clinique des nœuds borroméens de Lacan semble nous donner une direction à rechercher, à condition de bien en saisir la signification …