Le temps chez Kant

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Introduction

Je voudrais montrer que le temps occupe une place centrale dans la construction kantienne de la théorie de la connaissance, puisque c’est lui qui permet de comprendre l’articulation des concepts de l’entendement avec les intuitions de la sensibilité, de la pensée et du réel. C’est lui qui rend pensable et intelligible la connaissance du monde. Le temps n’est pas seulement au centre de l’“Esthétique transcendantale ”, mais aussi au cœur de la “ Déduction transcendantale ”. Cette place centrale crée des ambiguïtés, des difficultés telles qu’elles ont amené Kant à réécrire une partie de la Critique.

Pour repérer la place du temps au cœur du système, il faut comprendre quel est le problème fondamental soulevé par Kant, et dont la Critique est la réponse. Ce problème est celui de la connaissance a priori qui peut se formuler de plusieurs manières : a) comment pouvons-nous connaître quelque chose indépendamment de l’expérience ? b) Comment les représentations purement subjectives de notre esprit peuvent correspondre à des objets qui existent hors de lui ? c) Comment la connaissance a priori de la nature est-elle possible ? Le Manuscrit de Duisbourg qui date de 1774, montre clairement les préoccupations de Kant :

La question est de savoir comment nous pouvons nous représenter pleinement a priori, i.e. indépendamment de toute expérience […] Que ces connaissances a priori existent, la pure mathématique et la métaphysique le montrent, mais c’est une recherche capitale que celle du fondement de leur possibilité .

On peut aisément comprendre qu’une représentation corresponde à l’objet dont elle est l’effet, mais que quelque chose qui n’a d’autre origine que mon cerveau se rapporte à un objet, voilà qui n’est pas clair […] Il est difficile de voir pourquoi nous pouvons lier valablement par nous-mêmes des propriétés et des prédicats aux objets représentés, quoique aucune expérience ne nous les ait jamais montrés liés […] La possibilité d’une connaissance a priori subsistant par soi, sans être créée par les objets eux-mêmes, constitue donc notre question première et la plus essentielle ”.

Le point de départ de Kant est donc un problème épistémologique. Il faut avant tout explorer notre pouvoir de connaître quant à ses possibilités de connaissance a priori. Comment dès lors lier ce point de départ épistémologique avec le projet plus ambitieux de refondation de la métaphysique ? Quel lien existe-t-il entre une critique de la raison pure et une fondation de la métaphysique comme science ? Ce lien est affirmé dans la Préface de l’Édition de 1781. La critique du pouvoir de la raison relativement à la connaissance a priori doit ruiner toutes les prétentions de la métaphysique dogmatique, et instituer une métaphysique nouvelle, entendue comme science du système des principes a priori de la raison. La critique est à la fois un travail préparatoire, une propédeutique, comme le précise l’architectonique, et une partie constitutive de cette science nouvelle. Dans la Préface de la Première Édition, la critique est bien présentée comme la solution de la question de la possibilité ou de l’impossibilité de la métaphysique en général. L’élaboration du système de connaissance que nous possédons par raison pure est remise à plus tard. La critique a donc une fonction négative par rapport au système de la raison pure, parce qu’elle sert “ non pas à étendre, mais uniquement à clarifier la raison qu’elle préserverait des erreurs ” 1. La métaphysique au sens kantien est la philosophie, comme système des connaissances a priori de la raison, et se divise en métaphysique de la nature et en métaphysique des mœurs. La critique doit être une préparation à un organon de la raison pure, l’organon étant un des principes de la raison pure, suivant lesquels toutes les connaissances pures a priori peuvent être acquises et réellement constituées. Si cet organon n’était pas possible, la critique serait alors une préparation à un canon de la raison pure, i.e. un ensemble des principes a priori pour l’usage légitime de certaines facultés de connaître. La critique n’est pas le canon de la raison pure 2, car un tel canon est impossible pour l’usage spéculatif. Il n’y a pas de canon de l’usage spéculatif de la raison, car cet usage est tout a fait dialectique. En revanche, il existe un canon de la raison pure pour son usage pratique. Ce canon de la raison pratique est la loi morale dont l’impératif catégorique est la formulation. La loi morale règle l’usage légitime de la raison dans le domaine pratique.

La critique repose donc sur une question directrice : comment la connaissance a priori est-elle possible ? Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles 3 ?. Cette question va commander la division de la “ Théorie transcendantale des éléments ”, en “ Esthétique transcendantale ”, et en “ Logique transcendantale ”. Le transcendantal désigne le rapport de notre connaissance à notre faculté de connaître, connaissance qui concerne notre mode de connaître les objets, en tant que ce mode est possible a priori. La méthode transcendantale consiste à repérer les concepts a priori et à prouver leur application possible à l’expérience. Kant fait une distinction entre transcendantal et a priori : “ Il ne faut pas appeler transcendantale toute connaissance a priori, mais celle seulement par laquelle nous connaissons que et comment, certaines représentations sont appliquées ou possibles, uniquement a priori ” 4. Transcendantal veut dire possibilité ou usage a priori de la connaissance. Par exemple, l’espace du mathématicien n’est pas une représentation transcendantale. Il est certes a priori, mais le mathématicien n’étudie pas l’espace comme condition des objets, il l’étudie pour lui-même comme forme pure, indépendante du contenu sensible.

On s’est quelque fois interrogé sur la pertinence d’une “ Esthétique transcendantale ” dans une critique de la raison pure ; Kant donne la réponse à la fin de l’Introduction : “ Il existe deux sources de la connaissance humaine, qui viennent peut-être d’une racine commune, mais inconnue de nous, à savoir, la sensibilité et l’entendement ; par la première les objets nous sont donnés, par la seconde ils sont pensés ”. C’est parce qu’il existe des représentations a priori dans la sensibilité que cette dernière appartient à la philosophie transcendantale. C’est parce que le temps est une représentation a priori qu’on retrouvera son exposition dans l’ “Esthétique transcendantale”.

Dans cette partie, le temps est défini comme représentation a priori, comme forme a priori. C’est la détermination de ces deux concepts, a priori et forme qui permet de saisir le sens du concept kantien du temps. Ce qui est posé dans l’esthétique transcendantale sert de fondement à la déduction transcendantale puisque Kant y déploie les conditions formelles d’une ontologie, faute de quoi il n’y aurait pas de science possible.

I L’Esthétique transcendantale

L’ “Esthétique transcendantale” définit le temps comme “ forme a priori du sens interne ”. La compréhension du concept de forme et de celui d’ a priori ainsi que celui de sens interne sont nécessaires pour l’intelligibilité de cette définition.

Kant justifie d’abord l’idée d’ a priori en procédant à l’exposition métaphysique du concept. Ce qu’il appelle exposition c’est “ la représentation claire, quoique non détaillée, de ce qui appartient au concept ” 5. Cette exposition est métaphysique quand elle contient ce que représente le concept comme donné a priori. L’exposition est transcendantale lorsqu’elle met à jour un principe capable d’expliquer la possibilité d’autres connaissances synthétiques a priori 6. Par exemple, l’exposition transcendantale de l’espace permet de comprendre comment la géométrie est possible. L’exposition transcendantale du temps permet de comprendre la possibilité du changement 7. La compréhension du temps est fondamentale pour l’intelligibilité de la physique mathématique et permet de résoudre le problème fondamental de la connaissance de la nature. L’exposition transcendantale vient donc appuyer l’exposition métaphysique, et sert de preuve ostensive à l’analyse du concept.

Que nous apprend l’exposition métaphysique du temps ?

Que “ le temps n’est pas un concept empirique qui dérive d’une expérience quelconque ” 8. Kant rejette la thèse de ceux qui font dériver le temps de la succession, qu’elle soit subjective, comme celle des impressions ou idées chez Hume, qu’elle soit objective. Kant vise non seulement Hume, mais toute une tradition métaphysique jusqu’à Leibnitz. “ Je ne puis comprendre ce que signifie ce petit mot, après, si je n’ai d’abord le concept de temps ” 9. Pour comprendre la succession je dois avoir a priori l’idée du temps. L’idée de succession est une idée dérivée, construite. Ce n’est pas une idée originaire. Kant le montre clairement dans la première édition de la Critique, à propos de la synthèse de l’appréhension. La succession n’est pas perçue comme telle sans une synthèse qui rassemble le divers dans une unité. Le divers doit être parcouru et rassemblé pour qu’il y ait succession 10. En effet toute représentation est singulière, absolue, “ contenue dans un moment ” 11. L’idée de succession est produite par cette synthèse de l’appréhension, synthèse pure, a priori. Or c’est l’imagination, c’est-à-dire l’effet de l’entendement sur la sensibilité, qui procède à cette synthèse. Le temps dont la forme ou l’essence est la succession est une création de l’esprit humain. C’est ce que Kant affirme au paragraphe 6 de l’ “Esthétique transcendantale” : “ le temps n’est pas quelque chose qui existe en soi, ou qui soit inhérent aux choses comme une détermination objective ” 12. L’originalité de Kant ne tient pas tant au fait qu’il affirme la subjectivité du temps, mais au fait qu’il fasse du temps une forme a priori. Pour percevoir l’originalité de Kant, ce qui constitue un véritable renversement copernicien, examinons la thèse de Hume et celle de Newton.

Hume soutient que l’idée du temps est dérivée de l’expérience :

C’est à partir de la succession des idées et des impressions que nous formons l’idée de temps […] Un homme plongé dans un profond sommeil, ou fermement occupé par une seule pensée, ne sent pas le temps, et selon que ses perceptions se succèdent avec plus ou moins de rapidité, la même durée apparaît plus ou moins longue à son imagination […]. Si nous n’avons pas de perceptions successives, nous n’avons pas la notion du temps, même s’il existe une succession réelle des objets ” 13.

Le temps est la manière d’apparaître de nos perceptions. Ce n’est pas une impression ou une sensation. Mais c’est une forme d’organisation du donné. “ Les idées d’espace et de temps ne sont pas des idées séparées ou distinctes, mais simplement les idées de la manière ou de l’ordre suivant lequel les objets existent ” 14. Cette forme est donnée, elle n’est pas construite. Elle est comme la mélodie qui résulte de la combinaison des notes 15.

Newton de son côté affirme que le temps est une propriété en soi des choses. C’est un absolu, un contenant universel, qui subsisterait par soi, si on faisait abstraction de toutes les choses. Le scholie de la définition VIII est célèbre :

“ le temps absolu, vrai et mathématique, de lui-même et par sa propre nature s’écoule tranquillement sans relation à rien d’extérieur, et d’un autre nom est appelé durée. ”

A l’encontre de Newton, Kant affirme l’idéalité transcendantale du temps. Il veut dire par là que le temps est exclusivement relatif à l’homme, qu’il ne s’applique pas aux choses en soi, mais aux phénomènes, et cela lui permet d’affirmer sa réalité empirique. En cela il adopte la position de Hume contre Newton. Le temps est bien la forme subjective de la succession, mais au lieu que cette forme soit donnée par le divers des phénomènes, elle sera construite par l’esprit. La notion de forme est donc importante pour comprendre la notion de temps aussi bien chez Hume que chez Kant.

Kant oppose la forme de l’intuition à sa matière, qui est la sensation 16. La sensation est l’impression, Wirkung, de l’objet sur la faculté représentative 17. Le temps est la forme du sens interne, “ c’est-à-dire de l’intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur ” 18. Quelle est cette forme ? Kant la caractérise dans le Titre II des Remarques générales de l’ “Esthétique transcendantale ”, texte de la Deuxième Edition.

La forme n’est ni substance, ni sensation. Elle est activité dont la finalité est de coordonner ou d’ordonner les sensations. Elle se définit par sa fonction coordonnatrice. Elle est la mise en rapport des sensations. De ce fait elle n’est pas représentative, bien que nous ayons une représentation de cette activité. Et pourtant le temps est une intuition pure. Or l’intuition est “ le mode par lequel la connaissance se rapporte immédiatement aux objets ” 19. Le temps est une représentation non représentante, mais présentante. Ce statut fait toute la difficulté du concept du temps chez Kant. Un texte capital met en lumière ce statut paradoxal du temps :

Or, ce qui, comme représentation, peut précéder tout acte quelconque de penser quelque chose est l’intuition, et, si elle ne renferme rien que des rapports, c’est la forme de l’intuition, et cette intuition, puisqu’elle ne représente rien, sinon dans la mesure où quelque chose est placé dans l’esprit, ne peut être autre chose que la manière dont cet esprit est affecté par sa propre activité, à savoir par cette position de sa représentation, par suite, par lui-même, c’est-à-dire un sens intérieur considéré dans sa forme ” 20.

En tant que forme le temps est pure position du donné dans l’esprit. La position du donné n’est pas donnée. Elle est construite.

Ce point capital constitue la différence d’avec Hume et constitue le renversement de l’empirisme vers l’idéalisme transcendantal. La forme de l’intuition est donc la manière dont l’esprit est affecté par sa propre activité. En tant qu’intuition formelle, le temps est l’auto-affection de l’esprit par lui-même. La représentation est construite par l’esprit, bien que sa matière soit donnée par la sensation. L’ordonnancement, l’arrangement de ces représentations est aussi construite. En ordonnant les représentations, l’esprit s’affecte lui-même. Le temps est donc activité constituante. L’esprit prend conscience de lui-même en étant affecté par un donné extérieur à lui même. C’est ce qui constitue sa finitude.

“En effet, celui-ci s’intuitionne lui-même, non pas comme il se représenterait lui-même immédiatement et spontanément, mais d’après la manière dont il est affecté intérieurement, par conséquent tel qu’il s’apparaît à lui-même et non tel qu’il est ” 21.

Il ordonne ce donné suivant l’avant et l’après. Cette mise en ordre constitue une liaison du divers et cette liaison est le temps forme pure de la succession.

Le sens interne, c’est la conscience empirique, c’est la manière dont nous sommes affectés. Ce sens interne est passif. La conscience empirique n’est donc qu’une collection de sensations. Le temps est donc la forme de la conscience empirique.

Toutefois c’est dans cette définition du temps comme forme ordonnatrice que se trouve toute la difficulté de l’ “Esthétique transcendantale”, car elle laisse penser que la liaison du divers viendrait de la sensibilité. Kant a vu le problème car dans une note au paragraphe 26 de la Deuxième Édition il écrit : “ cette unité, si dans l’“ Esthétique ” je ne l’ai attribuée qu’à la sensibilité, c’est uniquement pour faire remarquer qu’elle précède tout concept ” 22. Comment concilier cette définition avec celle du paragraphe 15 de la “ Déduction transcendantale ” qui dit que “ la liaison d’un divers en général ne peut jamais venir des sens, ni par conséquent être contenue conjointement dans la forme pure de l’intuition sensible, car elle est un acte de la spontanéité de la représentation ” ? 23. L’ “Esthétique transcendantale” montre que la forme de l’intuition ordonne ou coordonne les phénomènes. Comment concilier cette thèse avec l’affirmation du paragraphe 14, disant que c’est un acte de la spontanéité de la faculté de représentation qui opère la synthèse ? Ce problème se retrouve au cœur de la “ Déduction transcendantale des catégories ”.

Le temps pose donc le problème de l’unité et de la cohérence de la critique, qui est celui du rapport entre l’“ Esthétique ” et la “ Logique ”, donc celui du rapport entre la sensibilité et l’entendement.

Si on résume les résultats de l’“ Esthétique ”, les points suivants sont acquis :

a) le temps est quelque chose de réel, c’est la forme réelle de l’intuition intérieure 24, sa réalité est néanmoins subjective.

b) le temps est infini ; cette infinité n’est pas une infinité actuelle, car on ne comprendrait pas comment un sujet fini pourrait porter en lui une représentation infinie. Elle est potentielle, comme le montre l’emploi du terme illimité. Kant veut dire que toute grandeur déterminée du temps n’est possible que par les limitations d’un temps unique. Le temps est unique bien qu’il soit subjectif.

c) le temps n’existe pas en soi, il n’est pas une propriété des choses comme une détermination objective. Il ne subsiste et n’a de réalité que comme condition subjective de leur intuition.

d) le temps n’est pas un concept, mais une intuition, plus exactement, une forme pure de l’intuition sensible 25. Le temps est une intuition pure, cela veut dire que le temps est le mode immédiat de présentification de l’objet, ainsi que l’espace. Mais il existe un privilège du temps par rapport à l’espace : c’est que le temps est la condition formelle a priori de tous les phénomènes en général, alors que l’espace est la condition a priori des phénomènes externes.

Ce qui fait problème c’est que le temps, en tant que forme de l’intuition, constitue la liaison du divers. Or Kant n’arrête pas d’affirmer que notre sensibilité est passive. Que par elle, nous ne sommes qu’affectés par les phénomènes. Comment concilier ce qui relève de l’activité et ce qui relève de la passivité ? La réponse se trouve dans l’ “Analytique transcendantale” dont la double rédaction montre l’état de la difficulté.

II L’Analytique transcendantale

L’“ Analytique transcendantale ” est la première division de la “ Logique transcendantale ”. Kant explique dans l’Introduction à cette deuxième partie de la Critique, ce qu’il entend par Logique transcendantale. Cette dernière s’occupe de l’origine, de l’étendue et de la valeur objective de nos connaissances. Cette Logique doit être distinguée de la Logique générale, qui est la science des règles de l’entendement. Cette Logique se divise elle-même en Logique de l’usage général, et en Logique de l’usage particulier de l’entendement. Cette Logique générale est elle-même pure ou appliquée. Quand elle est pure, elle constitue un canon pour l’entendement et la raison. En tant que générale, elle ne s’occupe que de la simple forme de la pensée ; en tant que pure, elle ne contient aucun principe empirique 26.

La Logique transcendantale se divise elle-même en Analytique et en Dialectique. L’Analytique est le cœur de la Critique de la Raison pure puisqu’elle explique comment est possible la connaissance de la Nature. Elle est “ la pierre de touche au moins négative de la vérité ” 27. Cette Analytique est elle-même divisée en deux livres, “ Analytique des concepts ” et “ Analytique des principes ”. Le saint du saint de cette Analytique est constitué par le chapitre II du livre I, intitulé, “ De la Déduction de concepts purs de l’entendement ”.

Dans la Déduction de 1781 le temps et l’espace, en tant que création de l’imagination transcendantale jouent un rôle médiateur entre les catégories de l’entendement et la sensibilité. Grâce au temps les catégories se sensibilisent, se remplissent. Elles deviennent déterminantes. Ces résultats ne sont pas remis en cause par la déduction de 1787. La Seconde Edition ne fait qu’éclaircir ce qui était obscur dans l’édition de 1781. La comparaison des deux textes permet de voir cette place centrale.

1) La déduction de 1781

a) Le travail préparatoire

Kant emprunte le terme de déduction au vocabulaire juridique. Il s’agirait de montrer en droit, le bien fondé d’une cause. Ici il s’agit de montrer la valeur objective des conditions subjectives de la pensée, i.e. des catégories. Cette déduction répond au problème central kantien : pourquoi la nature obéit-elle aux lois de l’entendement ? et justifie ce que Kant a appelé “ la révolution copernicienne ”, dans la Préface de la Seconde Edition.

Dans l’Édition de 1781, Kant commence par “ préparer le lecteur ” avant de l’instruire. Il commence par l’exposition de trois synthèses empiriques en montrant que chacune d’elle présuppose un acte de synthèse “ pure ”, celui de l’imagination transcendantale. Cette synthèse transcendantale produit aussi les formes pures que sont l’espace et le temps. La première synthèse empirique est celle de l’appréhension. Cette synthèse permet de représenter la diversité comme telle. Ceci constitue un problème : le divers n’est il pas donné comme tel en tant que contenu de la sensation ? Pourquoi a-t-on besoin d’un acte supplémentaire de l’esprit pour comprendre cette diversité ?

La diversité pure est irreprésentable, tant qu’elle n’a pas été parcourue et liée dans une unité ; cette unité c’est une représentation empirique. Contrairement à l’empirisme, la multiplicité n’est pas donnée dans la perception, car “ en tant que contenue dans un moment, toute représentation ne peut jamais être autre chose qu’unité absolue ” 28.

Mais pour appréhender la diversité dans une représentation unique, il faut au préalable distinguer le temps “ dans la suite des impressions les unes après les autres (aufeinander29 ”. Distinguer le temps consiste justement à lier les représentations dans une série. Le temps est donc construit lorsque la diversité est appréhendée comme telle. L’acte qui saisit la diversité phénoménale est le même qui construit la succession. Ce qui fait la difficulté du passage c’est que l’acte de distinction est aussi un acte d’unification.

On peut aussi comprendre cela, d’après l’interprétation de Heidegger, à partir de la continuité du temps posée dans l’“ Esthétique transcendantale ”. Les parties du temps ne sont pas des unités, mais des limites. Les sensations en tant que contenu du temps sont elles aussi continues, elles passent les unes dans les autres sans rupture. Il n’y a pas atomisme des sense data. Ainsi, la diversité ne peut plus être perçue comme diversité. La synthèse de l’appréhension permet de constituer le maintenant, qui n’est pas un instant unique, mais une synthèse d’instants. Cette synthèse du maintenant permet de présenter l’objet à la conscience. Quand nous percevons une chose nous rassemblons plusieurs données, et nous les posons ensemble comme co-présentes. La synthèse appréhensive s’exerce immédiatement au niveau des perceptions et constitue l’objet de la perception comme tel, en constituant le maintenant dans lequel s’offre l’objet. Cette synthèse permet de voir en quoi le temps est une forme qui rassemble et qui coordonne la diversité des sensations selon des rapports de succession ou de simultanéité. Le temps comme présent résulte de l’activité transcendantale de l’imagination pure.

Mais ce n’est pas la seule représentation du temps qui est produite par cet acte de synthèse, c’est aussi celle de l’espace. “ Cette synthèse de l’appréhension doit être aussi pratiquée a priori, c’est-à-dire par rapport aux représentations qui ne sont pas empiriques. Sans elle en effet nous ne pourrions avoir a priori ni les représentations de l’espace, ni celle du temps, puisque celles-ci ne peuvent être produites que par la synthèse du divers que représente la sensibilité dans sa réceptivité originaire ” 30.Cette synthèse de l’appréhension c’est l’imagination transcendantale, “ fonction de l’âme aveugle, mais indispensable ” 31, qui l’effectue.

La synthèse de l’appréhension est inséparablement liée à la synthèse de la reproduction. Pour qu’il y ait appréhension, il faut qu’il y ait reproduction. Kant va montrer que la première suppose la seconde. L’exemple de la ligne illustre ce lien. “ Si je laissais toujours échapper de ma pensée les représentations précédentes (les premières parties de la ligne, les parties antérieures du temps, ou les unités représentées successivement) et si je ne les reproduisais pas à mesure que j’arrive aux suivantes, aucune représentation entière, aucune des pensée susdites, pas même les représentations fondamentales, les plus pures et toutes premières, de l’espace et du temps ne pourraient jamais se produire ” 32. Dans ce mode d’unification, l’esprit retient ce qu’il a antérieurement perçu et associe les représentations passées aux représentations présentes. Reproduire, c’est maintenir présent ce qui ne l’est plus. Reproduire c’est répéter. Il faut qu’il y ait répétition pour la constitution de la série. Cette répétition est une manière de conserver ce qui a été perçu. La diversité ne peut être perçue comme telle que parce que les représentations passées ne tombent pas dans l’oubli. La conservation de ce qui est passé est la condition de la constitution de la série successive. Mais elle n’est pas la seule.

Toutefois, “ si nous n’avions pas la conscience que ce que nous pensons est précisément cela même que nous pensions un instant auparavant, toute reproduction dans la série des représentations serait vaine ” 33. C’est ainsi qu’est introduite la troisième synthèse. On voit que celle-ci sert de fondement à la seconde, et par conséquent à la première. La reproduction suppose la recognition. “ Si, en comptant, j’oublie que les unités que j’ai maintenant devant les yeux ont été ajoutées peu à peu par moi les unes aux autres, je ne connaîtrais pas la production du nombre par cette addition successive de l’unité à l’unité, et par conséquent pas le nombre ” 34. La recognition est essentiellement une reconnaissance. Or il n’y a de reconnaissance que s’il y a liaison des représentations dans une conscience une. Il n’y a pas représentation consciente s’il n’y a pas unification. La Seconde Edition de la Critique est plus explicite : “ le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations, car autrement serait représenté en moi quelque chose qui ne pourrait pas du tout être pensé, ce qui revient à dire que la représentation ou serait impossible, ou que du moins, elle ne représenterait rien pour moi. ” Kant choisit la deuxième solution comme le montre le paragraphe 5 de l’Anthropologie. Ces représentations qui ne représentent rien pour nous sont appelées des représentations obscures.

La recognition donne donc de l’unité à la série constituée. Appréhension, reproduction et recognition sont les moments constituants des séries représentatives, en tant qu’unités de multiplicités. Elles sont constituantes non seulement pour les séries empiriques, mais pour leurs conditions a priori, c’est-à-dire l’espace et le temps, parce que ce sont en définitive des représentations.

Les deux premières synthèses empiriques sont rendues possibles par ce que Kant appelle la synthèse transcendantale de l’imagination. Dans l’édition de 1781 Kant affirme que c’est cette synthèse qui sert de fondement à la possibilité de toute expérience 35. En effet, elle constitue littéralement l’expérience, comme liaison des représentations. L’expérience est nécessairement une et unique.

Mais ce qui rend possible la recognition, c’est la pure conscience de soi, ou aperception transcendantale que Kant distingue soigneusement de l’aperception empirique ou sens interne. Les trois synthèses empiriques ne sont pas effectuées sous les mêmes conditions. Cette synthèse transcendantale n’est pas arbitraire, mais se fait selon une règle qui rend nécessaire a priori la reproduction du divers. Ce qui sert de règle c’est un concept 36.

La troisième synthèse va montrer que la reproduction suppose des catégories. La seconde synthèse n’est valable objectivement qu’à condition d’obéir à des règles universelles et nécessaires. Pour que la reproduction transcendantale se fasse selon les règles, il faut présupposer l’unité formelle de la conscience dans la synthèse du divers des représentations. Kant redéfinit dans cette synthèse les rapports de la conscience et du concept ; le concept est l’acte de la conscience. Cette dernière n’est pas une substance, ni le concept une réalité mentale différente de cette conscience. L’unité formelle de la conscience permet de constituer la connaissance de l’objet 37. Cette connaissance de l’objet est constituée “ quand nous avons opéré dans le divers de l’intuition une unité synthétique. Mais cette unité est impossible si l’intuition n’a pas pu être produite par une telle fonction de la synthèse, d’après une règle qui rend nécessaire a priori la reproduction du divers ” 38. Il faut comprendre que la synthèse du temps est impossible sans les catégories, donc sans l’unité originaire de la conscience de soi. C’est la forme pure et vide de la conscience de soi qui sert de règle à la production du temps par l’imagination transcendantale. Cette dernière est réglée dans son activité par les catégories, et c’est ce qui rend la connaissance possible. L’aperception transcendantale est le point fixe originaire, immuable, qui rend possible la synthèse du temps. Cette aperception définit un moi formel vide. Mais cette unité est synthétique au lieu d’être analytique, parce qu’elle est commune à toutes mes représentations. “ Le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations ”, dit Kant dans la Deuxième Edition. L’aperception est une unité synthétique, c’est ce qui fait la difficulté pour comprendre cette identité. L’esprit ne pourrait concevoir a priori sa propre identité s’il n’avait pas conscience de l’identité de son acte. L’unité formelle de l’aperception est ce qui permet de constituer l’objet transcendantal. Une double constitution est donc nécessaire pour rendre possible la connaissance synthétique a priori ; la constitution de l’objet de la perception par la double synthèse de l’imagination transcendantale, la constitution de l’objet de la connaissance par les catégories de l’aperception pure.

Si nous résumons l’étude préparatoire, nous constatons que le temps et l’espace en tant que représentations a priori sont le résultat de l’activité transcendantale de l’imagination, que cette activité n’est pas arbitraire, mais qu’elle est réglée par les catégories. Toutefois les modalités précises de la liaison des représentations a priori avec l’aperception transcendantale ne sont pas élucidées, Kant se contentant d’affirmer que “ l’unité transcendantale de l’aperception se rapporte donc à la synthèse pure de l’imagination, comme à une condition a priori de la possibilité de tout l’ensemble du divers dans une connaissance ” 39. L’aperception pure rend possible la synthèse transcendantale de l’imagination, c’est-à-dire la production des formes sensibles, et l’expérience en général. Ce qui est indéterminé c’est le rapport de l’entendement à l’imagination, dont la troisième section a pour but de lever l’ambiguïté.

Ce que Kant a exposé de manière fragmentaire dans la seconde section est repris de manière systématique dans la troisième section où Kant commence par l’aperception pure. Ce moment constitue ce que les commentateurs ont appelé la déduction objective. Est-ce que cette section lève les ambiguïtés de ce rapport ?

b) La déduction objective

Le principe de cette déduction est le suivant : “ les conditions a priori d’une expérience possible en général sont en même temps les conditions de la possibilité des objets de l’expérience ”. Cette déduction procède de deux manières, et d’abord d’une manière descendante, en partant de l’aperception pure, puis d’une manière ascendante en partant du monde sensible.

* La déduction descendante

Nos représentations ne sont rien pour nous si elles sont hors de notre conscience. Or notre conscience n’est pas seulement conscience empirique, mais aussi conscience pure, c’est-à-dire conscience de notre identité numérique. C’est l’identité numérique qui donne l’unité à nos représentations, et non la conscience empirique, car cette dernière n’est qu’une collection sans unité. Kant accepte ce résultat de l’analyse humienne. Cette unité synthétique contient l’unité transcendantale de l’imagination. Elle contient donc ses formes a priori, l’espace et le temps. Cette unité de l’aperception est appelé entendement pur. C’est lui qui renferme l’unité nécessaire de la synthèse pure de l’imagination “ par rapport à tous les phénomènes possibles ” 40. Ce qui unifie la synthèse du temps et de l’espace, c’est l’aperception pure et ses catégories. La synthèse ou la production du temps n’est pas arbitraire. Les catégories règlent l’expérience en réglant la synthèse des formes a priori. Cette analyse est confirmée par la déduction ascendante.

Dans cette déduction les catégories sont appelées des connaissances pures a priori de l’entendement, qui renferment l’unité nécessaire de la synthèse de l’imagination. L’entendement est défini par rapport à la synthèse de l’imagination

* La déduction ascendante

La deuxième démonstration part d’en bas, de l’empirique. Le phénomène, c’est la représentation immédiatement sensible. Lorsqu’il est lié à une conscience, il se nomme perception. Dans la conscience empirique, les perceptions sont disséminées et isolées. Leur liaison vient de l’imagination, par la synthèse empirique de l’appréhension. Cette synthèse empirique suppose, celle empirique aussi de la reproduction. Mais cette reproduction doit avoir une règle, et ne pas se produire au hasard. Cette règle empirique est l’association, et elle est subjective. Or cette règle subjective suppose un principe objectif, que Kant nomme affinité des phénomènes. C’est la fonction transcendantale de l’imagination qui crée cette affinité. L’association empirique a pour fondement la synthèse pure de l’imagination, c’est-à-dire l’espace et le temps. La même activité qui produit l’espace et le temps produit l’association des phénomènes. Kant le montrera plus clairement dans le système des principes. Toutefois, cette synthèse de l’imagination, bien que a priori, est toujours sensible 41, puisqu’elle s’exerce sur la diversité présentée par l’intuition empirique. Pour que la synthèse de l’imagination soit une fonction intellectuelle, c’est-à-dire soit aussi une fonction de l’entendement, il faut qu’il lui soit ajouté l’acte de l’aperception pure 42.

L’imagination médiatise l’entendement et la sensibilité, grâce à la production de ces formes a priori. Le temps et l’espace sensibilisent les catégories en permettant leur application aux intuitions empiriques. Sans eux, les concepts seraient vides et les intuitions seraient sans pensée. C’est dans l’espace et le temps que la connaissance devient possible, grâce à la construction d’une théorie physico-mathématique de la Nature. La déduction de 1787, loin de remettre en cause ces résultats fondamentaux ne fait qu’éclaircir ce qui paraissait obscur dans l’édition de 1781 en partant du fondement absolu de la connaissance, l’aperception transcendantale, ou conscience de l’identité numérique du moi, à travers la multiplicité des représentations.

En résumé la déduction de 1781 montre que la connaissance du monde est possible sous la condition de la réunion du tout de l’expérience dans la forme pure de l’aperception. Cette connaissance est possible parce que la production des formes pures de la sensibilité se fait selon des règles. L’entendement contient l’imagination, car celle-ci est son effet sur la sensibilité. Loin d’être une “ reculade ” 43, la seconde édition de la Critique éclaircit ce qui était obscur, à cause du souci constant de Kant d’établir un dialogue terme à terme avec Hume.

2) La déduction de 1787

La déduction de 1787 commence au paragraphe 15 où Kant affirme que la liaison d’un divers ne peut jamais venir des sens, “ ni être contenue conjointement dans la forme pure de l’intuition sensible ” 44. N’y a-t-il pas opposition avec ce qui était affirmé dans la Première Édition ? Nous avons vu en effet que le temps est une forme liante, qui crée la série successive des représentations. En fait, bien que le temps relie, ce n’est pas lui l’agent de la liaison, mais l’imagination dans son activité transcendantale. Mais n’est-ce pas là un nouveau problème ? Car dans les lignes qui suivent le texte juste cité, Kant écrit :

[la liaison] est un acte de la spontanéité de la faculté de représentation ; et, comme il faut appeler cette dernière entendement pour la distinguer de la sensibilité, toute liaison – que nous en ayons conscience ou non, qu’elle soit une liaison du divers de l’intuition ou de concepts divers, et que dans le premier cas l’intuition soit sensible ou non – toute liaison est alors un acte de l’entendement auquel nous devons imposer le nom général de synthèse ” 45.

Or la première édition affirme que c’est l’imagination qui opère la synthèse. S’agit-il d’une reculade comme l’affirme Heidegger ? Quel est le statut de l’imagination par rapport à l’entendement ?

L’entendement s’oppose à la sensibilité parce qu’il est spontanéité. C’est le pouvoir de penser, ou de former des concepts ou de porter des jugements. C’est aussi le pouvoir des règles 46. C’est aussi l’unité de l’aperception relativement à la synthèse de l’imagination 47. L’ambiguïté de l’édition de 1781 vient du fait qu’une synthèse est attribuée à l’imagination, si on prend le génitif au sens subjectif. Mais on peut prendre le génitif au sens objectif et faire de l’imagination l’effet d’une synthèse produite par l’entendement. C’est ce que fait le texte de 1787. L’imagination est l’effet de l’entendement sur la sensibilité. C’est ce que précise la note du paragraphe 26 : “ C’est une seule et même spontanéité qui, là sous le nom d’imagination, ici sous le nom d’entendement, introduit la liaison dans le divers de l’intuition ” 48.

L’imagination n’est plus une faculté indépendante. Est-ce que cela change le statut du temps ? Non, mais cela permet de préciser la relation du temps et des catégories. L’exemple du paragraphe 26 est instructif :

Quand je perçois la congélation de l’eau, j’appréhende alors deux états (ceux de la fluidité et de la solidité) comme étant unis entre eux par une relation de temps. Mais dans le temps, que je donne pour fondement au phénomène, en tant qu’intuition interne, je me représente nécessairement l’unité synthétique du divers, sans laquelle cette relation ne pourrait pas être donnée dans une intuition d’une façon déterminée (par rapport à la succession). Or, il se trouve que cette unité synthétique, en qualité de condition a priori, qui me permet de lier le divers d’une intuition en général, et abstraction faite de la forme constante de mon intuition interne, c’est-à-dire du temps, est la catégorie de la cause par laquelle, quand je l’applique à ma sensibilité, je détermine toutes les choses qui arrivent dans le temps en général au point de vue de leurs relations. ” (souligné par Kant)

Nous avons là l’exemple de l’application d’une catégorie au monde sensible, celle de cause. La synthèse du divers dans l’exemple précédent est opérée sous la catégorie de cause qui sert de règle à la constitution de la série. Il y a donc détermination du temps. Les catégories vont dessiner différents types de relations possibles quant au temps. Le temps prendra diverses figures selon la catégorie déterminante. Kant anticipe par cet exemple ce qu’il développera dans l’ “Analytique des principes ”. Le temps n’est pas seulement une forme déterminable, c’est aussi une forme déterminée lorsqu’il entre en œuvre dans la connaissance effective. Connaître, c’est déterminer les formes a priori de la sensibilité par les catégories. Ces formes isolées ne constituent pas à proprement parler des connaissances. “ Ainsi la simple forme de l’intuition sensible externe, l’espace, n’est pas encore une connaissance ; l’espace ne fait que donner le divers de l’intuition a priori pour une connaissance possible ” 49. Connaître, c’est construire. Par exemple, pour connaître une ligne, il faut que je la tire et que j’effectue synthétiquement une liaison déterminée du divers donné 50. Connaître, c’est aussi juger, c’est-à-dire “ ramener des connaissances données à l’unité objective de l’aperception ” 51.

Kant appelle cette détermination du temps par la catégorie, synthèse figurée, synthesis speciosa 52. Cette synthèse figurée est la même chose que la synthèse transcendantale de l’imagination définie dans la Première Edition 53. Il y a production du temps et de l’espace lorsque les séries empiriques sont constituées sous la règle des catégories, et ramenées à l’unité originaire de la conscience pure.

Cela a pour conséquence que le temps est toujours une forme déterminée. Il existe différentes figures du temps, explicitées dans l’“ Analytique des principes ” et plus particulièrement dans le chapitre sur le schématisme.

3) Le schématisme

La théorie du schématisme permet de résoudre in concreto l’application des concepts purs aux phénomènes. Elle répond à la question comment 54. L’application des catégories à la sensibilité est possible, grâce aux schèmes transcendantaux. Ces derniers sont à la fois sensibles et intellectuels. Qu’est-ce qu’un schème ? C’est une détermination du temps par la catégorie.

Le temps, comme condition formelle du divers, du sens interne, et par suite de la liaison de toutes les représentations, renferme un divers a priori dans l’intuition pure. Or, une détermination transcendantale de temps est homogène à la catégorie (qui en constitue l’unité), en tant qu’elle est universelle et qu’elle repose sur une règle a priori. Mais, d’un autre côté, elle est homogène au phénomène, en tant que le temps est renfermé dans chaque représentation empirique du divers. Une application de la catégorie aux phénomènes sera donc possible au moyen de la détermination transcendantale de temps, et cette détermination, comme schème des concepts de l’entendement, sert à opérer la subsomption des phénomènes sous la catégorie ” 55.

Le rôle du temps est capital. Sans lui les catégories seraient des pensées vides, inapplicables. Le schème est la représentation d’une méthode de construction dans le temps. Dans la théorie du schématisme, le temps comme forme a priori de tous les phénomènes en général prend le dessus sur l’espace, alors que la déduction transcendantale les mettait sur le même plan.

Il y a autant de schèmes que de catégories. Le nombre est le schème pur de la quantité (quantitatis). Lorsque je nombre, je produis le temps en ajoutant l’unité à l’unité. L’existence est le schème de la réalité quant au temps. La permanence est le schème de la substance, qui est l’immuable de l’existence dans le phénomène. La succession est le schème de la causalité. La simultanéité est le schème de la communauté. Le schème de la nécessité est l’existence d’un objet en tout temps.

Les schèmes ne sont autres chose que des déterminations de temps a priori, faites suivant des règles, et ces déterminations, suivant l’ordre des catégories, concernent la série du temps, le contenu du temps, l’ordre du temps, enfin l’ensemble du temps par rapport à tous les objets possibles ” 56.

Le temps donne un contenu à la pensée, il réalise l’entendement. Par là, il le restreint aussi.

Conclusion

La place centrale du temps dans la théorie kantienne de la connaissance vient du dualisme entre la sensibilité et l’entendement, dualisme posé dans la Dissertation de 1770. L’homme n’a pas d’entendement intuitif capable de produire les objets de ses représentations. La sensation est la mise en contact avec une extériorité inconnaissable, appelée chose en soi. Si le temps n’était pas une représentation a priori produite par l’imagination transcendantale conformément aux catégories, c’est-à-dire conformément aux formes logiques de la pensée qui donnent l’unité à la diversité, nous n’aurions nulle connaissance possible, car nous serions incapables d’unifier nos représentations dans une expérience une.

Ce qui fait l’unité de l’expérience, ce n’est pas le temps, mais l’aperception transcendantale. Mais le temps permet de passer de cette unité pure à la multiplicité empirique, parce qu’il est lui-même l’unité d’une multiplicité. Il y a à la fois production du multiple comme multiple et réunion de ce multiple dans la forme une de la conscience par l’intermédiaire des catégories.

Si nous récapitulons, nous voyons que les catégories déterminent, i.e. unifient le divers de l’intuition sensible. Kant appelle cette détermination, une synthèse figurée ; elle est néanmoins transcendantale, puisque cette synthèse figurée est la synthèse transcendantale de l’imagination. L’imagination est définie comme un pouvoir de se représenter dans l’intuition un objet. L’imagination appartient à la sensibilité, mais comme spontanéité. L’imagination produit le temps en construisant sa représentation conformément aux catégories. Cette production du temps est appelée auto-affection de l’esprit, c’est un effet de l’entendement sur la sensibilité, et une première application de l’entendement.

1 Critique de la Raison pure, traduction française avec notes, par A. Tramesaygues et B. Pacaud, Paris, PUF, Quadrige, 3ème édition, 1990, abrégé TP, ici p. 46.

2 TP, 538

3 Introduction, B, VI

4 TP, 79

5 TP, 55

6 TP, 57

7 TP, 62

8 TP, 61

9 Dissertation de 1770, Section III, § 14, in Emmanuel Kant, Œuvres philosophiques, tome I, sous la direction de Ferdinand Alquié, Paris, Gallimard, 1980, abrégé Pléiade, ici p. 647.

10 [A 99], Pléiade, 1406

11 Ibid.

12 TP, 63

13 David Hume, Traité de la nature humaine, livre I et appendice, traduction de Philippe Baranger et Philippe Saltel, GF-Flammarion, Paris, 1995, p. 86.

14 Op. cit., p. 91

15 Ibidem, p.88

16 TP, 68

17 TP, 53

18 TP, 63

19 TP, 53

20 TP, 73

21 TP, 73

22 TP, 138

23 TP, 107

24 p. 65

25 TP, 62

26 Cf. TP, 76 sqq.

27 TP, 81

28 Pléiade, 1406, souligné par Kant

29 Ibid. ; je choisis cette traduction littérale plus lourde car si on traduit par “ successives ” comme le fait la traduction de la Pléiade, on tend à faire croire que la succession est donnée alors qu’elle est construite.

30 Pléiade, 1407

31 TP, 93

32 TP, 114-115

33 Pléiade, 1409

34 Ibid.

35 Pléiade, 1408

36 TP, 119

37 TP, 118

38 Ibid.

39 TP, 132

40 TP, 133

41 TP, 139

42 Ibid.

43 Martin Heidegger, Kant et le problème de la métaphysique, Paris, Gallimard, 1953, § 31, p. 217

44 TP, 107

45 TP, 107-108

46 TP, 141

47 souligné par Kant, TP, 133

48 TP, 140, souligné par nous

49 TP, 115

50 Ibid.

51 TP, 119

52 TP, 128

53 TP, 129

54 TP, 151

55 TP, 151

56 TP, 155

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