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Individualisme

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L’individualisme est une valeur décriée, dénoncée, souvent confondue avec l’égoïsme. La montée de l’individualisme serait rendue responsable du délitement du lien social. Il serait le pire des maux qui frappent l’Occident, son « péché originel » en quelque sorte.

Ces accusations sont infondées et dénotent une analyse superficielle, faite de partis-pris.

L’individualisme est bien l’une des valeurs fondamentales de l’Occident, comme l’a bien vu Tocqueville et elle la conséquence du progrès de la liberté individuelle dans l’Histoire.

Certains historiens font naître l’individualisme comme conséquence de la démocratie athénienne.

Selon Jacques Rancière, «  la démocratie est née historiquement comme une limite mise au pouvoir de la propriété. C’est le sens des grandes réformes qui ont institué la démocratie dans la Grèce antique : la réforme de Clisthène qui, au VIe siècle av. J.-C., a institué la communauté politique sur la base d’une redistribution territoriale abstraite qui cassait le pouvoir local des riches propriétaires ; la réforme de Solon interdisant l’esclavage pour dettes. »

En effet, dans ce régime politique, après la réforme de Clisthène, chaque citoyen a une voix et les décisions se prennent dans l’ Ecclésia ou assemblée du peuple après examen dans la Boulè.

Cette société démocratique engendra un Socrate, qui, le premier interrogea le fondement des valeurs sur lesquelles étaient fondées la vie sociale athénienne.

Socrate est connu comme celui qui a amené la philosophie vers les choses humaines, alors que ses prédécesseurs (Empédocle, Héraclite …) faisaient de la philosophie de la nature ou de la métaphysique avant la lettre.

Le moment socratique constitue donc un moment de rupture dans l’histoire des idées. Il paya de sa vie sa liberté de conscience et son ironie. Ses successeurs furent les cyniques, comme Diogène qui n’hésitèrent pas à défier le pouvoir politique (anecdote célèbre du « Ôte toi de mon soleil »).

Est-ce la perte de la liberté politique sous la conquête macédonienne qui fit le succès de ces attitudes de replis sur soi, comme le suggère Hegel dans son analyse du stoïcisme ?

L’individualisme apparaît contradictoirement comme un accident de l’histoire ou comme la fin dernière de l’histoire (« constitution d’une société d’individus libres et égaux en droits »), mais cette fin dernière suppose un pouvoir politique totalitaire capable d’abolir toutes les différences. Plus l’égalité croît, plus la liberté diminue, comme l’a encore bien vu Tocqueville.

Cependant d’autres historiens font naître l’individualisme de la Réforme luthérienne : chacun est responsable personnellement de son Salut. Nul besoin de l’Église catholique, universelle et romaine et de ses sacrements pour être sauvé, seul compte l’acte de foi qui est une relation personnelle entre l’homme et le Christ.

Voyons les aspects positifs de l’individualisme : il affirme l’autonomie de l’individu, libéré des traditions étouffantes.
Cette autonomie n’est pas le triomphe du libre-arbitre, mais le triomphe de la raison.
Un individu autonome est maître de sa vie.
Il va de soi que les forces collectives vont tout mettre en œuvre pour faire barrage à ce désir d’émancipation : la famille en premier lieu, qui sous prétexte de liens affectifs, veut emprisonner l’individu dans des liens d’obligations et de devoirs.
Remède : traiter les membres de la famille comme n’importe quels autres membres de la société.
Pourquoi donner la prééminence à des liens de sang qui ne sont pas choisis ?
L’individualisme permet de rompre ces liens sans produire de sentiments de culpabilité; car la culpabilité est une reconnaissance de la dette comme le montre l’allemand schuld.
L’individualisme est le corollaire d’une société libérale dans laquelle les institutions doivent concourir à l’épanouissement de chacun.
Chacun en convient, nous sommes très loin d’une telle société libérale, qui apparaît désormais comme une utopie .

L’ère du vide

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C’est le titre d’une série d’essais de Gilles Lipovetsky dont la première édition remonte à 1983 et qui furent largement prospectifs.

Il décrit en termes psychosociologiques les fondements des sociétés occidentalisées. Il s’agit d’étudier, sur la psyché de tous ceux qui y sont soumis, les effets de la société de consommation de masse. Il nomme ces effets « le procès de personnalisation ».

Cela produit l’hyperindividualisme, l’indifférence à tout ce qui ne touche pas sa sphère personnelle : « Notre temps n’a réussi à évacuer l’eschatologie révolutionnaire qu’en accomplissant une révolution permanente du quotidien et de l’individu lui-même : privatisation élargie, érosion des identités sociales, désaffection idéologique et politique, déstabilisation accélérée des personnalités … » (p.9 de l’édition de poche).

Le chapitre central est le chapitre III dont on pourra lire l’intégralité en cliquant sur le lien suivant : il s’agit d’analyser un des traits fondamentaux de la subjectivité contemporaine : le narcissisme.

Le narcissisme peut être défini rapidement comme l’amour immodéré de soi. Alors que les siècles passés, sous l’influence du christianisme, nous apprenaient que « le moi est haïssable », notre époque trouve au contraire dans la subjectivité le fondement de tout (C’est le fameux « je pense donc je suis » de Descartes), de l’être et du non-être, de Dieu, de la croyance, de la morale, du droit …

Le narcissisme est la conséquence directe du subjectivisme et de son corollaire sur le plan politique, l’individualisme : il s’agit pour chaque individu de développer ses potentialités, d’exprimer ce que chacun recèle au-dedans de lui.

Mais cette expression de soi n’existe que si elle est reconnue par l’autre : d’où cette contradiction insupportable du narcissisme qui ne peut exister que s’il est reconnu de l’autre ; d’où cette violence envers l’autre qui refuserait de reconnaître la souveraineté de Sa Majesté le Moi … D’où les pathologies du narcissisme comme la dépression, l’addiction, les conduites à risque pour dépasser les limites …

50 ans de culture individualiste a fini par mettre la planète sans dessus dessous : les limites des ressources naturelles sont atteintes. L’acidification des océans à cause des émissions de CO2 menace toute la chaîne alimentaire dans le milieu marin … Le dégel du permafrost libère du méthane dont les effets sur le réchauffement climatique est plus important que le CO2 …

Bref c’est une vraie catastrophe au sens de la théorie mathématique des catastrophes dont les effets sont irréversibles. On ne peut pas remonter le temps.

Aujourd’hui, nous payons collectivement – avec la double crise économique et écologique – le prix de cette liberté sans responsabilité, le prix d’un « monde sans limites », le prix d’un monde sans devoirs.

En effet vivre de manière individualiste et hédoniste, c’est vivre dans l’instant sans se soucier de l’avenir.

On ne peut fonder une morale hédoniste que sur des sensations de plaisir et de peine qui sont éphémères.

Les cigales commencent à se lamenter : « qu’avons-nous fait ? »

Les autres continuent à faire l’autruche ou à danser comme les passagers du Titanic pendant que le navire était en train de sombrer …